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Immigration : quand les SSII françaises font leur marché au Maghreb

Depuis le début de l’année, le recrutement d’informaticiens tunisiens et marocains par les SSII françaises connaît un nouvel essor. Cet afflux de main-d’œuvre bon marché crée une situation de dumping social.

« Grâce à vos efforts et à votre assiduité, plus de 120 candidats ont été recrutés, toutes les demandes de cartes de séjour acceptées et les candidats placés avec succès en France chez des grands comptes tels que Société générale, LCL, BNP Paribas… »

Voilà ce qu’envoyait par mail, en février dernier, un cabinet de recrutement tunisien à son vivier de candidats locaux. Le message est toujours le même. Il s’agit d’une opportunité « exceptionnelle » de décrocher une mission ou un CDI en France.

Sans pignon sur rue ni site web, le cabinet organise des campagnes de recrutement pour le compte de SSII françaises. Si des SSII de taille modeste ou moyenne sont citées dans ces e-mailings telles que Uniware, Axones, Datavance ou Openbridge, de plus grandes y auraient également recours de façon plus discrète.

En soi, le procédé n’est pas nouveau mais il connaît un nouvel essor depuis le début de l’année, au Maroc et plus encore en Tunisie. Non du fait des révolutions arabes qui auraient créé un appel d’air, mais plus prosaïquement pour accompagner la reprise du marché français.

La liste des métiers en tension date de... 2008 : Cette immigration professionnelle utilise de nombreux outils migratoires que recense le Munci sur son site. Parmi eux, on trouve la carte de séjour Compétences et talents, instaurée en 2006, et les procédures dites simplifiées qui visent les jeunes professionnels.
La « liste des métiers en tension » permet, par ailleurs, d’éviter l’opposabilité de la situation du marché du travail aux demandes d’immigration. Une liste que Xavier Bertrand, ministre du Travail, se propose de réduire suite aux déclarations de son collègue au Gouvernement, Claude Guéant.

Un arrêté de janvier 2008 recense, en effet, les 30 métiers connaissant des difficultés de recrutement et justifiant un recours à des ressortissants hors Union européenne. Avec l’informaticien d’étude et l’informaticien expert en tête de liste, les informaticiens représentent 70 % des autorisations délivrées, loin devant le BTP (15 %).

Des autorisations délivrées en quelques semaines : Dressée sur la base du marché du travail de 2007, et donc avant la crise, cette liste n’a pas été réactualisée depuis, alors qu’avec 0,57 offre par demandeur d’emploi, l’informatique se situe, d’après le dernier indicateur trimestriel Dares-Pôle emploi, au même niveau de tension que l’ensemble du marché du travail.

Pour Régis Granarolo, président du Munci, « nous vivons exactement la même situation qu’en 2002-2004. Une fois de plus, le Gouvernement se réveille deux ans trop tard, car le chômage des informaticiens a doublé en France depuis le début de la crise et dépasse aujourd'hui les 6 % (catégories A, B, C). »

Dirigeant d’Offshore Boosting, Jean-François Renault a dénoncé cette dérive sur son blog dès le mois de septembre. Il est rejoint par Eric Beltrando, directeur de la SSII Bilog implantée à Tunis. « Dans 90 % des cas, ces informaticiens n’ont d’autre projet que d’être placés dans une SSII française. »

La rapidité de délivrance des autorisations pose aussi problème : « Certaines autorisations de séjour pouvant être obtenue en quelque semaines. On assiste à une évaporation des talents. Un salarié se fait porter pâle et il a déjà passé la Méditerranée, sans respecter son préavis. »

Une fuite des cerveaux mal venue, paradoxalement préjudiciable aux entreprises françaises implantées au Maghreb, car leurs collaborateurs sont la cible privilégiée de ces cabinets de recrutement. Et cela alors même que la Tunisie tente justement, après la Révolution du jasmin, de se reconstruire comme un « champion du nearshore francophone ».

Minimum légal : 1,5 fois le Smic : L’autre filière consiste pour les SSII françaises à s’appuyer sur des officines de placement locales ou à créer sur place des coquilles vides avec un bureau et une assistante. Salariés de ces structures locales, les informaticiens sont ensuite détachés en mission en France. Ce qui contrevient aux textes qui précisent que l’entité locale doit avoir une activité significative.

Là encore la concurrence est déloyale, l’entreprise finale n’ayant pas à payer les cotisations sociales, la CSG ou la RDS. Les sociétés françaises proposeraient environ 2 400 euros net pour venir en France. Sachant que, légalement, la rémunération minimale dans le cadre d’une mobilité intragroupe est fixée à 1,5 fois le Smic. Soit 2 047,50 euros bruts par mois. Ce qui correspond également au niveau du minimum conventionnel Syntec-CICF des ingénieurs et des cadres de moins de 26 ans, lui-même très en dessous des salaires du marché.
Avec de tels salaires, « ces SSII françaises peuvent se permettre de baisser leur taux journalier moyen de 10 à 15 %, tout en s’assurant une marge hors norme, au détriment de la protection du salarié et des organismes sociaux », déplore Eric Beltrando.

Au-delà de cette situation de dumping social, il convient de se pencher sur la situation de ces ingénieurs maghrébins – du junior jusqu’au senior de dix ans d’expérience. Une fois en France, leur statut précaire limite leur possibilité de changer d’employeur. Quand ils ne se trouvent pas étranglés par le coût de la vie et les promesses non tenues : primes non payées, quatre semaines de congés au lieu de cinq, pas de RTT…

« Ils préfèrent faire le dos rond le temps de leur mission qui peut durer jusqu’à deux ans, pour ne pas compromettre leur chance d’obtenir le CDI français qui leur a été promis », estime Eric Beltrando.

« Ces salariés sont corvéables à merci, renchérit Régis Granarolo. On les fait venir avant tout pour des prestations d’assistance technique. De l’intérim déguisé, caractéristique du délit de marchandage, car le lien de subordination est évidemment coupé avec l'employeur. Un mouvement qui complète l’offshore basé, lui, sur le forfait. »

Témoignage : la galère d’un ingénieur tunisien en France :

Depuis sept ans, Khaled enchaîne les contrats et les situations précaires en France. Des visas de tourisme de ses débuts aux salaires déclarés pour moitié, son récit est édifiant.
Khaled (prénom modifié), marié, deux enfants, travaille en France, depuis 2004, pour le compte de clients finaux et de SSII françaises. Son témoignage illustre la situation vécue par nombre d’ingénieurs maghrébins à qui l’on fait miroiter monts et merveilles pour leur faire passer la Méditerranée.
« Au début, je suis venu en France avec des visas de tourisme. Pour respecter la limite fatidique des 90 jours, je devais à intervalles réguliers passer et repasser l’espace Schengen. Ce manège a duré trois ans. Trois ans durant lesquels, j’étais censé faire du « shopping en France ». J’étais alors payé à un salaire tunisien avec un complément de 80 euros par jour de frais de séjour. Compte tenu de la cherté de la vie, je devais partager les chambres d’hôtel avec des collègues.
A partir de 2007, les choses se sont arrangées. J’ai pu bénéficier du nouveau dispositif en faveur des « jeunes professionnels » qui simplifie les procédures d’autorisation. Comme son nom l’indique, il permet à des jeunes de moins de 35 ans de travailler pendant une période d’un an, renouvelable six mois.
J’avais cette fois un contrat de droit français, mais seule la moitié du salaire était déclarée. Avec une fiche de paie de 1800 euros, sans feuille d’imposition ni garant… j’ai mis un an pour trouver un appartement en région parisienne et encore grâce à la compréhension d’une bonne âme.
Pas de RTT ni d’heures supplémentaires : Fin 2008, j’ai enfin pu signer un CDI mais il y avait toujours un dessous de table qui représentait un quart du salaire. Je me faisais sucrer cette somme quand la conjoncture était mauvaise et que les intercontrats se multipliaient.
Depuis janvier de cette année, les choses se sont normalisées. Je reçois la totalité du salaire. Seul hic, je suis payé 35 heures tout en travaillant plus sans bénéficier pour autant d’heures supplémentaires ni de RTT. Pas de ticket-restaurants ou de remboursement de la carte RATP non plus.
Avec le temps, j’ai appris à relativiser et à tenir tête. Pour me renvoyer durant la crise, on m’a annoncé que je devais démissionner puis resigner un contrat. Ce que j’ai refusé. Heureusement, l’intérêt des missions confiées ici en France me permet de m’accrocher. »

Les SSII françaises puisent dans les ressources stratégiques de la Tunisie…par Khaled Ben Driss, directeur de la business unit ingénierie logicielle de la SSII tunisienne Oxia. Ingénieur diplômé de l’Ecole centrale de Lyon (promotion 1991) et de l’université Paris VI (doctorat en électrotechnique et modélisation informatique).

Que peut faire une nation sans ses ressources expérimentées, sans ses jeunes talentueux et sans ses entrepreneurs confirmés ? A mon avis, rien. Même après une révolution 2.0. Les plus optimistes diraient : la Tunisie « nouvelle version » mise sur la jeunesse de sa population et la qualité de son système éducatif pour relever les défis de la modernité et de la croissance économique.

Car dans ce pays, la jeunesse est éduquée et majoritairement diplômée, avec un niveau de qualité comparable à celui de l'Europe occidentale, grâce à 60 000 nouveaux diplômés multilingues par an (dont 61 % de femmes). Le pays compte plus de 20 000 ingénieurs et scientifiques, dont plus de 9 500 diplômés dans le secteur de l'IT pour une population de 10 millions d'habitants. Avec une part estudiantine de sa population de 4 %, la Tunisie se trouve dans la moyenne de l'OCDE.

Donner une première expérience aux jeunes diplômés : Mais une grande partie de ceux qui ont participé à la révolution sont toujours à la recherche d'une première expérience ou d'une chance de prouver leurs capacités. La Tunisie a même inventé un mot pour les designer : les « maîtrisards ».
La capacité à résorber le chômage endémique de « ces jeunes débutants » passe nécessairement par l'augmentation du taux d'encadrement dans les entreprises en général et dans celles de l'industrie du numérique en particulier.

Ainsi, le recrutement d'un jeune diplômé ne pourrait se faire qu'avec la disponibilité d'un encadrement adéquat, managers et chefs de projets expérimentés. Le ratio classique, en ingénierie logicielle, par exemple, est de 1 à 5. Un chef de projet pour cinq membres dans l'équipe.
Cette « population expérimentée » est une « ressource stratégique » que tout homme politique avisé devrait inscrire, dans la case « ressource protégée » dans son programme économique.

Or, que se passe-t-il si un pays ami, un peu plus développé économiquement et possédant un peu plus d'opportunités, se permet de puiser directement dans le vivier de cette ressource stratégique, attirant vers lui les plus talentueux d'une génération entière ?
Pour un modèle équitable de type Global Delivery : Rappelons que le gouvernement français, qui a été stupéfait par l'issue de la révolution 2.0 en Tunisie, a été également effaré par l'afflux des immigrants clandestins, en transition par Lampedusa. Il est maintenant consterné par la réaction des SSII à la déclaration de Claude Guéant, ministre de l'Intérieur et de l'Immigration, sur la réduction des quotas dans l'immigration choisie.

C'est évidement la « théorie du moindre effort » qui pousse une grande partie des SSII françaises, à adopter le modèle de la régie – par ailleurs hors-la-loi, mais ceci est un autre débat franco-français – et à puiser dans le stock des ressources stratégiques de ses voisins lorsque son filon interne commence à s'épuiser.
Or la solution est forcément ailleurs, que dans l'incitation à l'immigration,  comme l'indique Jean-François Renault, sur son blog. En effet, avec la distance, le modèle de Global Delivery n'est pas soluble dans la régie. Il nécessite plus de savoir-faire, en ingénierie et management, que pour faire tourner une agence d'intérim.

Le vent de la révolution de jasmin souffle sur Solutions Linux

La Tunisie était à l’honneur cette année sur le salon phare du logiciel libre. Un pavillon y accueillait 11 SSII tunisiennes, dont une délégation a pu rencontrer Eric Besson.
Tout comme l’an dernier, la Tunisie était invitée sur le salon Solutions Linux au sein d’un pavillon qui lui était consacré. Seulement, en un an, beaucoup de choses ont changé. Et cette année, nombre des Tunisiens présents sur l’événement ont souhaité voir les relations avec la France évoluer.

A commencer par Khaled Ben Driss, de la SSII tunisienne Oxia, qui vient de jeter un pavé dans la mare, accusant à mots à peine voilés la France de piller des ingénieurs à son seul profit*. Syrine Tlili, chargée de l’unité des logiciels libres au sein du ministère de l’Industrie et de la Technologie tunisien, se veut plus diplomate : « La coopération existe déjà entre la France et la Tunisie mais le nearshore est devenue notre stratégie numéro un. C’est un bon moyen de créer des emplois, de développer l’égalité des chances et, donc, de calmer l’agitation sociale. »

* Khaled Ben Driss a, en effet, déclaré « Les gouvernements des deux pays doivent travailler ensemble. Je pense que la solution doit être politique et concertée entre les deux pays. Le gouvernement tunisien doit « parler » avec son « homologue » français pour aider les SSII dans l'adoption d'une alternative équitable au « dépouillement organisé des talents » : co-investir dans une logique de Global Delivery et de centres de compétences à distance. »

Evoquant la rencontre le 9 mai dernier entre Adel Gaaloul, secrétaire d’Etat aux Technologies du gouvernement tunisien, et Eric Besson, ministre de l’Industrie français, Syrine Tlili se veut optimiste : « De multiples propositions pour renforcer les partenariats entre les deux pays ont été abordées : il s’agit de stimuler la création d’emploi et les coopérations. Ainsi, les entreprises françaises vont avoir une meilleure visibilité via Ubifrance. De même, la Coface va chercher à rassurer les investisseurs souhaitant prendre pied en Tunisie. Nous avons dénoté une véritable volonté d’avancer auprès de nos interlocuteurs. » Ces pistes devraient déboucher sur la signature de véritables accords bilatéraux lors de la visite d’Eric Besson à Tunis, prévue pour le 4 juillet.

La révolution de jasmin, nouveau souffle pour le business ?

Le technoparc d'Elgazala, un atout dans la stratégie nearshore de la Tunisie.
Si les SSLL (société de services en logiciels libres) reconnaissaient effectivement une fuite des informaticiens vers la France, Neziha Berzouga, membre de la Fipa (Foreign Investment Promotion Agency) venue chercher des investisseurs en France, y voit une opportunité :

« Des Tunisiens installés en France sont rentrés suite à la révolution et occupent aujourd’hui des postes importants dans nos ministères ! La qualité de nos ingénieurs est reconnue et la révolution ne peut être que positive pour notre développement. » Mohamed Bouguacha, ingénieur d’affaires chez Cynapsys, SSII de 110 ingénieurs va dans ce sens : «  La révolution a focalisé l’attention sur la Tunisie, c’est l’occasion pour nous de montrer que nous avons des compétences. »

Mohamed Tarak Mrabet, PDG de Systeo, présent sur Solutions Linux pour la première année mise plutôt sur une action sur le moyen et le long terme : « Nous sommes ici pour chercher des partenariats auprès d’éditeurs ou de SSII français afin de réaliser des développements. Nous semons les graines de notre développement futur. »

Beaucoup espèrent que la fin de la pratique généralisée des pots-de-vin en Tunisie incitera les investisseurs à revenir. Neziha Berzouga souligne que 3 000 entreprises étrangères sont déjà présentes en Tunisie, dont 1 300 françaises. La France reste le premier investisseur, client et fournisseur de la Tunisie.

De son côté, le gouvernement tunisien pourrait :

-  expliquer aux SSII françaises l'impact négatif de leur mode de fonctionnement sur une démocratie en gestation, qui engendre la raréfaction artificielle des ressources expérimentées ;
- mettre en place des dispositifs spécifiques, en recrutant des « maîtrisards » débutants à la sortie de l'université, avec un plan de carrière clair aboutissant, rapidement, au retour en Tunisie après une première expérience, ce qui alimenterait le stock stratégique de ressources expérimentées ;
- mettre en place un dispositif d'assistance auprès des SSII françaises afin de les aider à intégrer l'approche Global Delivery dans leurs plans de croissance ;
- organiser, en Tunisie, la visite de centres de services d’entreprises ayant intégré ce mode de fonctionnement – Sunguard, Linedata, Sagem, STMicroelectronics, Altcatel, LG, Téléperformance, Fidelity/HRAccess, HP, Stream, Altran, Linedata, Cassiopae, Aedian – et des ateliers méthodologiques traitant des spécificités du travail à distance dans une approche de Global Delivery.
- inscrire des SSII tunisiennes, des laboratoires de recherche et des établissements de formation dans les pôles de compétitivité (comme le pôle System@tic).
- investir dans la démocratie en lançant des projets communs dans le domaine de la transparence et la gouvernance – gouvernement 2.0 et démocratie participative – en mode collaboratif Nord-Sud et dans un modèle open source.

L'ébullition annoncée de l'économie française en 2011 – Syntec numérique parle de 40 000 recrutements dont 10 000 créations d’emplois – risque de porter préjudice à la capacité des entreprises tunisiennes de mener les projets d'envergure dont elle a besoin pour sortir de la crise actuelle. Les gouvernements des deux pays doivent travailler ensemble, rapidement, pour éviter le pire.

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