Le spécialiste européen de la formation certifiante en informatique et management pour les entreprises

Réseaux sociaux : de l'addiction à l'addition

 

Omniprésents, au point que certains n'imaginent pas passer une journée sans Twitter ou poster sur Facebook, les réseaux sociaux offrent des outils séduisants, dont l'utilisation pourrait se payer au prix fort.

En moins d’une décennie, l’adoption en masse des réseaux et médias sociaux a totalement transformé la stratégie de communication personnelle des internautes, mais également de la plupart des acteurs institutionnels. Les conséquences sociétales de cette révolution sont omniprésentes et d’ores et déjà profondes, particulièrement pour les plus jeunes qui ont grandi au contact de ces technologies.

Sans tomber dans l’exaspération du grand-père qui voit sa petite fille le nez scotchée à son téléphone portable ou dans la caricature – certes hilarante – du très provocateur éditorialiste Giles Coren dans les pages de The Australian – qui comparait Mark Zuckerberg à Hitler, pour avoir « abruti la planète » – est-il encore possible de tenter une analyse froide du phénomène et de son impact ?

Des vies contre un service :

Comme n’importe quel service, un réseau social peut – entre autres – être évalué en comparant les coûts et les bénéfices. Les bénéfices des réseaux sociaux actuels sont déjà bien connus de leurs usagers ainsi que des communicants et ont fait l’objet d’un large traitement dans la presse. Le fait de pouvoir garder un contact permanent – bien que virtuel – et structuré avec un grand nombre de personnes est indéniablement l’un des grands progrès de ce début de siècle. Mais quels en sont vraiment les coûts ?

On le sait, le modèle des principaux réseaux sociaux consiste à monétiser un service d’interconnexion sociale en exploitant le contenu fourni par les usagers (leurs informations personnelles, le contenu de leurs communications, etc.) afin d’offrir aux annonceurs des services de publicité toujours plus ciblée. L’usager paye donc en nature, au moyen de sa « vie privée ».

Faire dans le social peut rendre riche...ou pas !

L’institut Gartner estime les revenus totaux des réseaux sociaux à plus de 10 milliards de dollars pour l’année 2011 et prédit une croissance soutenue, allant jusqu’à annoncer le chiffre de 29,1 milliards en 2015.
La publicité se taille la part du lion, soit plus de la moitié des revenus totaux, suivie de près par les jeux. Selon la société de mesure comScore, Facebook est de loin le premier « afficheur de publicités en ligne », avec 33 % du marché, loin devant ses concurrents.

Wall Street, qui attendait attend, le souffle coupé, l’introduction en Bourse de Facebook, avec le problème crucial de l’évaluation de la société (104 milliards de dollars), n'a pas été déçue : Quinze minutes de fanfare, les jours suivants en dégringolade, après enquêtes en cours et plaintes d'actionnaires qui remettent en cause le NASDAQ, Facebook et la terre entière... Pourtant, la cuisante IPO de Groupon – qui a perdu 25 % de sa valeur par rapport à son prix initial, aurait du les inciter à la prudence... 

Plus de 1 000 salariés de Facebook – dont le chiffre d'affaires (environ 85 % de pub et 15 % de jeux, dont 13 % grâce à Zynga) est estimé à environ 3,75 milliards de dollars, avec des bénéfices records de près de 50 % – auraient pu (ou deviendront  quand même) millionnaires.

Les prix de l’immobilier à Palo Alto connaissent déjà une flambée mémorable, ce qui ne fait pas l’affaire des « non-techies » de la Silicon Valley, toujours affectés par la crise. Les ouvriers du tiers-monde payés un dollar de l’heure par Facebook pour approuver ou rejeter des clichés (de corps démembrés et autres horreurs, comme le révèle le Daily Telegraph), pour leur part, vivent dans une toute autre réalité.

Vie privée :

Mais de quoi parle-t-on au juste ? Le terme « vie privée » est lui-même problématique, et ne définit que partiellement cette notion. Nombre d’usagers ont une vision très triviale de leurs contributions. Si je décide, en mon âme et conscience, de partager ce détail infime de ma journée, un publicitaire y verra peut-être une occasion de m’accoster, mais après tout, quel mal ? La question, cependant, est plus complexe.

Avec Facebook, mais également avec Google+, le montant total de vos contributions est supérieur à la somme des parties. Les données que vous générez sont soumises à des analyses automatisées de plus en plus complexes, conçues pour en extraire bien plus que ce qu’elles peuvent laisser transparaître au premier abord. L’essor des technologies prédictives, combinant les progrès de la psychologie sociale et de l’algorithmique, sont bien documentées et revendiquées haut et fort par les divers acteurs de l’industrie.

Ce que vous fournissez à votre réseau social, mais également toute votre activité de navigation externe, enregistrée et décortiquée par ce même réseau social, ouvre une fenêtre sur ce qu’en d’autres temps, on aurait pu appeler « le secret de votre âme ».

Vos recherches, votre style de navigation, vos contributions externes sont autant de traits trahissant inexorablement des aspects cruciaux de votre processus de pensée. Une pensée sous surveillance permanente – même si elle l’ignore – ne peut être à proprement parler « libre ». Face à ce double processus surveillance/influence, il est plus que légitime de s’interroger sur la pertinence de déployer librement sa conscience et sa vie dans le réseau des réseaux.

Une culture du narcissisme ?

Dans un document daté de juillet 2010, les services d’immigration américains – rattachés au Department of Homeland Security (DHS – diffusaient une circulaire interne intitulée « Les réseaux sociaux et leur importance pour la détection des fraudes et la sécurité nationale », visant à former les agents à l’utilisation des réseaux sociaux pour la détection des mariages blancs et autres fraudes à l’immigration.

Le document déclarait sur un ton laconique : « Les tendances narcissiques de nombreuses personnes les conduisent à accepter des cyber-amis qu’ils ne connaissent même pas […] fournissant aux agents un moyen idéal de surveiller leur vie quotidienne […] ce qui revient à faire une “cyber-visite sur site” non annoncée. »

Les services d’immigration américains ne sont pas les seuls à souligner cette culture du narcissisme – et à l’exploiter sans ciller. Il s’agit sans doute d’un cliché, qui ne saurait en aucun cas qualifier tous les utilisateurs de Facebook – de loin, le sujet d’étude favori des universitaires – mais la majorité des dizaines d’études scientifiques publiées sur le sujet, notamment dans la prestigieuse revue à comité de lecture Computers and Human Behavior, font état d’une forte corrélation entre les tendances narcissiques et le temps passé devant Facebook, en corrélation inverse avec l’estime de soi et la socialisation « réelle ».

L’état de la controverse :

Google et Facebook, le leader incontesté du réseau social, font depuis leur naissance l’objet de controverses répétées concernant leur respect de la vie privée de leurs usagers, qui les mettent en délicatesse avec plusieurs lois et règlements européens, généralement plus protecteurs de la vie privée que la loi américaine de protection des communications électroniques, écrite avant le boom d'Internet.

Les nombreux changements de Cluf, pour Contrat de licence d’utilisateur final, aux conditions de plus en plus jusqu’au-boutistes, sans oublier le manque de transparence des intéressés, ont suscité la colère de nombreux internautes.

Les révélations de Business Insider sur la légèreté dont faisait apparemment preuve le jeune Zuckerberg lors des débuts de Facebook à Harvard (s’adressant à un ami par messagerie instantanée : « Si tu veux des infos sur quelqu’un de Harvard, n’hésite pas, j’ai plus de 4 000 e-mails, etc. […] Ils me “font confiance”. Ces pauvres c*ns. ») n’ont évidemment rien arrangé à l’affaire.

Les informations du Sunday Times, bien que partiellement démenties par Facebook, auront au moins eu l’intérêt de souligner que l’application Facebook disposait désormais du droit contractuel d’accéder aux SMS sur plate-forme Android, une information intéressante pour les nombreux utilisateurs qui ne prennent pas le temps de lire les contrats et les notices techniques.

Et que dire des indiscrétions de nombreuses applications sociales sur téléphone mobile comme Facebook, Twitter, Path et Instagram qui, la plupart du temps à l’insu de l’utilisateur, ont transmis des carnets d’adresses, SMS et autres courriers électroniques au « vaisseau-mère » ?

L’exploitation conventionnelle :

Mais quel peut bien être l’intérêt d’une collecte de données aussi massive, pour ne pas dire systématique ? Un infini raffinement des méthodes de ciblage publicitaire ? Sur ce plan, il reste encore du chemin à parcourir, comme en témoigne l’histoire fort cocasse de Nick Bergus, devenu à son insu le visage d’une campagne de pub Facebook sponsorisée par Amazon pour... un baril de 200 litres de gel intime. Bergus avait auparavant posté un lien vers le produit assorti d’un commentaire narquois…

Quelle ne fut pas sa surprise quand des amis lui racontèrent avoir vu son commentaire et son visage repris dans une pub pour ce produit improbable. Morale de l’histoire : une fois postés sur Facebook, votre image et vos propos ne vous appartiennent plus. Faites un commentaire élogieux – même ironique – sur un produit d’un partenaire de Facebook, et vous deviendrez peut-être son porte-parole.

Vos connaissances, sur lesquelles votre influence de prescripteur est considérée comme optimale, seront probablement ciblées en priorité. Le modèle de Twitter, pour sa part, est fondamentalement différent. Twitter ne vendant pas de services de publicité ciblée, a quelque peu défrayé la chronique en cédant récemment ses données historiques à deux sociétés d’analyse de données.

Cependant, on peut saluer Twitter pour n’avoir vendu que les données publiques, en laissant aux usagers la possibilité d’effacer de manière rétroactive les données qu’ils souhaitent, même après leur cession. De par la nature même de Twitter, cette base de données constitue une mine d’or pour les « marketeux », qui vont pouvoir étudier avec une grande facilité la dynamique d’émergence et de diffusion des grandes tendances (les hashtags de Twitter, une technique sémantique utile tant à l’homme qu’à la machine, jouant une fois de plus un rôle central), mais aussi l’évolution des attitudes des consommateurs dans le temps.

Quoi qu’il en soit, même pour un site très « sobre » comme Twitter, la gratuité est toujours illusoire, et soulève toujours la question : « quel est le coût, quelle est la nature réelle de ma contribution ? » A fortiori dans le cas de Twitter, où la gratuité apparente du modèle se trouve être – selon une étude menée par l’université de Chicago – le principal facteur de dépendance, décrit comme plus addictif que l’alcool et le tabac.

Des réseaux sociaux comme outils :

Facebook, Twitter et tous les autres réseaux sociaux « mainstream » sont de véritables nids à information qui peuvent servir aussi bien à la surveillance légitime qu’à divers abus, voire à des guerres qui ne disent pas leur nom…

Avec ses 850 millions d’usagers, le plus gros des réseaux sociaux, Facebook, brasse une masse de données à faire pâlir d’envie les sociologues, statisticiens et économistes en tous genres, et présente des opportunités uniques – par la richesse et l’ampleur de son échantillon – tant pour l’étude des dynamiques sociales que dans d’autres domaines émergents plus abstraits.

A ces usages globalement vertueux et légitimes viennent s’ajouter d’autres usages « indirects », comme celui de la surveillance des suspects dans le cadre d’une démarche judiciaire. Les coûts facturés par les opérateurs (gratuits dans le cas de Facebook) aux autorités pour divulguer des informations dans le cadre d’une instruction sont au plus bas, et la collaboration plus intense que jamais. Facebook possède une équipe de 25 employés permanents affectés à cette seule tâche de liaison avec les autorités.

Le réseau social comme outil d’abus et de coercition : La propension des usagers à oublier les règles élémentaires de la prudence et à diffuser des informations potentiellement dommageables n’a pas échappé aux criminels qui, à condition de parvenir à pénétrer le cercle d’une victime, accèdent souvent à des informations très « utiles », permettant tantôt de cambrioler, tantôt, dans les cas extrêmes, de kidnapper ou d’exercer des pressions.

Mais, même si vous avez la prudence de n’accepter que des amis proches et que vous êtes sûr de leurs identités, vous pourriez vous retrouver en butte à un nombre croissant de pratiques plus que douteuses dans les domaines de l’éducation et de l’emploi. Entre autres incidents, on notera ces universités et ces administrations (comme l’administration pénitentiaire américaine) qui demandaient le mot de passe Facebook des candidats, avant que l’Union américaine pour les Libertés Civiles (ACLU) ne les contraigne à adopter une approche plus « modérée », en faisant compulser le contenu du compte Facebook au candidat en présence d’un agent de recrutement.

Malgré l’illégalité de ces pratiques, la plupart des personnes concernées semblent s’y plier tant bien que mal. A quand le candidat évincé parce qu’il n’a pas de compte Facebook et ne peut ainsi montrer patte blanche ?

Le réseau social comme champ de bataille :

Outre les petites guéguerres personnelles, idéologiques et autres « flame wars » qui se manifestent fatalement dès qu’une masse critique d’internautes se trouve rassemblée et sans lesquelles, il faut l’avouer, tout réseau social perdrait de son charme, les réseaux sociaux, en premier lieu Facebook, sont également le lieu de conflits bien réels.

Témoin de ces actes d’infiltration de malfaiteurs chinois, ces invasions de « socialbots », ces actes d’espionnage dont ont été victimes des militaires de l’OTAN trop crédules, les manipulations politiques et les campagnes de propagande en tout genre... La difficulté à sécuriser un réseau de l’ampleur de Facebook – démontrée par maintes attaques d'hackers – donc son incapacité à garantir la protection des énormes volumes d’informations collectées, mérite également d’être pesée.

Comme l’ont prouvé plusieurs divulgations et fuites émanant de sources comme Wikileaks, mais aussi de documents déclassifiés, plusieurs outils facilitant l’infiltration, la gestion d’identité multiples, etc. sont utilisés tant par les pouvoirs publics que des sociétés privées engagées dans la « guerre de l’information » ou « guerre électronique », la dernière obsession du Pentagone. Une guerre invisible pour la plupart des utilisateurs, mais qui n’en agite pas moins profondément les entrailles des réseaux sur lesquels nous passons tous plus ou moins de temps.

Vous n’êtes pas sur Facebook, et pourtant si : Facebook suit à la trace la navigation de ses membres, qu’ils soient ou non connectés au site. Suffit-il alors de ne pas utiliser Facebook pour échapper à son œil inquisiteur ? Rien de moins sûr !

Selon une plainte déposée par l’Autrichien Max Schems, Facebook prélèverait de nombreuses informations lui permettant de réaliser un « shadow profiling », construisant un profil « fantôme » correspondant aux activités des non-membres, identifiés par leur adresse IP, et parfois de manière nominale grâce au partage – consenti ou non – des carnets d’adresse de téléphone mobile des usagers, par exemple.

Le petit bouton « J’aime », devenu un outil promotionnel indispensable adopté – serait-ce à contrecœur – par la quasi-totalité des sites, agit dans les faits comme un mouchard et transmet à Facebook des informations sur chaque visiteur, enregistré ou non. Même la moins sociale des activités – le surf solitaire – n’échappe pas à la captation de la vie privée.

Réseaux sociaux sur écoute...

Pour nous faciliter la vie, les réseaux sociaux nous proposent des technologies, de reconnaissance faciale notamment, qui, quand on y pense, inquiètent par les répercussions qu'elles pourraient avoir entre de mauvaises mains.
Après avoir pointé du doigt une dérive potentielle du plus gros réseau social au monde, le shadow profiling, qui consiste à récupérer des informations sur votre compte sans même que vous ayez un compte Facebook.

Mais l’un des plus grands exploits de Facebook reste sans nul doute d’avoir fait adopter des technologies extrêmement invasives et jusqu’ici réservées au domaine militaire, et en particulier la reconnaissance faciale (ou « vision robotique »).

Gil Hirsch, le PDG de la startup israélienne Face.com, leader mondial des solutions de reconnaissance faciale (civiles) dont l’API fut discrètement implémentée par Facebook avant qu’il n’introduise ouvertement son propre système, déclarait sur la chaîne ABC : « nous sommes heureux d’avoir trouvé un moyen d’appliquer les technologies de reconnaissance faciale sans effrayer les gens […] ».

Facebook dispose désormais d’une base de données biométrique à faire pâlir d’envie tous les services de sécurité de la planète et en particulier le gouvernement français, qui s’apprête à pratiquer le fichage généralisé des « gens honnêtes ».

Le « service » (auto-tagging) rendu par cette technologie sur Facebook justifie-t-il un tel degré d’auto-fichage ? Les concurrents de Facebook, notamment Apple et Google, se sont empressés d’acquérir eux aussi une solution tierce de reconnaissance faciale pour compléter leur savoir-faire maison. Les technologies de reconnaissance faciale sont en plein essor.

La question n’est plus de savoir si, mais bien quand des applications mobiles comme Google Goggles – conçue selon le même principe mais pour l’instant « bridée » - permettront aussi d’identifier des personnes et d’accéder en un clic à une foule d’informations personnelles.

Acclimatation :

Quelles que soient les précautions que nous promettent les différents acteurs de l’industrie, une fois ces fonctionnalités activées, il n’y aura plus de marche arrière possible. Le « cyber-stalking » prendra alors un tout autre sens, et il sera encore plus facile et immédiat d’identifier un inconnu photographié dans la rue que de retrouver la source d’une image avec un service de « recherche inversée » comme TinEye.

Facebook et Google, qui se sont tous deux engagés à flirter avec les limites du « creepy » (excès provoquant une aversion chez l’utilisateur) sans les dépasser, semblent bien décidés, par un mélange de séduction et de tours de passe-passe, à repousser les limites de l’acceptable chez leurs utilisateurs.

La stratégie progressive ou approche incrémentale, adoptée par les opérateurs pour acclimater les usagers aux technologies invasives, ne devrait plus étonner personne. Mais y a-t-il vraiment une limite à l’acceptable ?

En 2006 déjà, Google faisait état d’une technologie de ciblage publicitaire utilisant le micro de l’ordinateur ou périphérique mobile afin de détecter des bruits ambiants – télévision et autres – pour proposer des publicités contextuelles. Votre chat miaule dans la pièce ? Que diriez-vous de découvrir les mérites de cette nouvelle marque de croquettes ?

Soucieux de rassurer ses utilisateurs, Google expliquait que les sons n’étaient jamais transmis à distance, mais seulement un « squelette » sonore permettant de reconnaître un élément pertinent. Plusieurs applications mobiles accédant, parfois à l’insu de l’usager, au micro des portables, utilisent les mêmes arguments.

Il est loin le temps où les technologies de transcription automatique (TTS) de l’armée américaine étaient un secret bien gardé. Rien n’est aujourd’hui plus simple que de soumettre un signal audio – même fortement dégradé – à un processus d’analyse et d’extraction automatique de mots-clés. Là encore, le choix – faire ou non confiance à des opérateurs qui n’ont jusqu’ici pas brillé par leur transparence – appartient à l’usager.

Réseaux sociaux identité perdue...

Logué, surveillé, écouté, les réseaux sociaux font un peu de tout ça, mais clament vouloir respecter votre liberté, tout en induisant une nouvelle tendance qui pointe vers une identité unique.

A quel son de cloche se vouer ? Qui croire ? Quelle position ? Difficile de savoir sur quel pied danser face au discours totalement schizophrène des principaux acteurs du secteur. Google en tête qui déclare un jour que la protection de la vie privée est sa priorité principale puis, par la voix de son ex-PDG Eric Schmidt, que l’idée même de vie privée devait être, sinon totalement, abolie. Ou tout au moins réévaluée largement à la baisse, puisqu’il va jusqu’à suggérer que dans l’avenir, les gens auront peut-être l’occasion de « changer d’identité numérique » pour oublier leurs erreurs de jeunesse ?

Et que dire des propos de Facebook qui répète à qui veut l’entendre que la vie privée est protégée, et fait dire à Randi Zuckerberg, la sœur de Mark alors directrice du marketing de Facebook, que « l’anonymat doit disparaître » ? Orwell aurait-il vu juste ?...

Vers une identité unique :

Depuis des années, nombre de politiques, rejoints par une proportion croissante d’acteurs issus du secteur privé, nous expliquent qu’une identité unique et (biométriquement) sécurisée sur Internet, est non seulement souhaitable, mais aussi inéluctable. Et là, encore, le secteur privé pourrait s’avérer bien plus efficace que les pouvoirs publics pour faire accepter au public ce genre de mesure, tout comme il est parvenu à faire digérer le profilage biométrique, qu’aucun gouvernement n’aurait pu réaliser sans provoquer un tollé historique.

Google et Facebook ne se cachent plus de vouloir devenir un « service d’identité », autrement dit le véhicule unique à travers lequel vous exercerez votre identité en ligne, malgré la reculade de Google+ qui autorise désormais l’usage de pseudonymes.

Cette démarche de « dé-anonymisation » a un intérêt multiple : légitimer la base de données officielle, canaliser les flux d’information, etc. La tentative de mainmise sur les systèmes de commentaires – des blogs et autres tierces parties – est éloquente. Aujourd’hui, même des solutions tierces comme Disqus (à quand le rachat ?) proposent de s’inscrire via un compte Facebook, Google+ ou autre, et de nombreux sites (comme Scribd, par exemple) proposent par défaut de se connecter sous son identité Facebook. Autant de mesures qui convergent, petit à petit, vers cette « identité unique de l’internaute ». Les avantages sont évidents : moins de mots de passe, facilité à partager des ressources d’un réseau à l’autre, etc. Mais là encore, quel sera le coût réel de ce petit confort ?

Transparence mais pas pour tous :

Encore et toujours, la propagation des réseaux sociaux est présentée comme un progrès, comme une transition vertueuse vers une société plus « transparente ». Le rêve de Mark Zuckerberg serait, selon ses proches, de promouvoir une « société transparente », comme celle décrite par l’utopiste Américain David Brin. Une telle analyse, cependant, ignore la nature totalement univoque du panoptique : une « transparence » toujours plus totale est demandée aux utilisateurs. L’intermédiaire – la machine, la boîte noire de Facebook, Google et autres – reste pour sa part d’une opacité totale.

L’ère de la prédiction et de la surveillance totale :

Histoire de rassurer ceux qui dénoncent depuis longtemps l’invasion programmée des « objets communicants » – bourrés de capteurs en tout genre – dans notre environnement comme une sérieuse dérive sécuritaire, le général Petreaus, le nouveau directeur de la CIA, a confirmé que son agence comptait bien intégrer tous ces progrès technologiques dans son arsenal de surveillance totale.

Après une décennie d’acclimatation « soft », il semblerait que les poids lourds entrent enfin en piste, histoire d’asséner sans prendre de pincettes un fait accompli : en raison de grandes orientations adoptées il y a déjà des décennies dans le secteur militaire, la société technologique EST consubstantiellement une société de surveillance. Bien malin ceux qui arriveront à dissocier l’une de l’autre.

Google, de son côté, a investi des sommes considérables dans Recorded Future, une société offrant des services de prédiction algorithmique. Pis encore, les technologies prédictives – bien réelles et d’une efficacité stupéfiante pour prédire certains phénomènes sur de larges éventails de population – sont désormais revendiquées ouvertement comme des pistes valides pour prédire les comportements criminels, le fameux concept de « pre-crime », une dérive si bien dénoncée par Philip K. Dick dans Minority Report qu’on la croyait tout jamais confinée aux romans dystopiques et autres avertissements formels. La série américaine Person of Interest, dont chaque épisode commence sur une voix off déclarant à peu de choses près : « le gouvernement connaît vos moindres faits et gestes », tombe également à point nommé.

L’observation automatisée du comportement, physique et mental, entre données biométriques et données prélevées sur la Toile, a permis à des sociétés, appartenant à ce mastodonte public-privé de la surveillance qui connaît un boom sans précédent depuis le 11 septembre, de commercialiser plusieurs solutions logicielles déjà « fonctionnelles ».

Les solutions techniques permettant de rendre tous les types de flux d’information (trafic Internet, vidéosurveillance, autres systèmes de suivi : comme la RFID dans les transports, coordination des drones qui ne tarderont pas à suppléer la police américaine, mais aussi les polices européennes) interopérables et totalement « centralisables ».

La mission du TIAO, pour Total Information Awareness Office, et de sociétés comme Palantir est en pleine gestation, tant dans le secteur privé qu’à travers un organisme européen semi-public comme le projet INDECT.

L’impasse dialectique :

Naturellement, les défenseurs des technologies invasives – l’ex-PDG de Google Eric Schmidt en tête – ne manquent pas d’utiliser fréquemment un argument aussi éculé qu’absurde : « Si vous n’avez rien à vous reprocher, vous n’avez rien à cacher ».

Mais même en admettant que la liberté de conscience est une valeur révolue, même si vous avez une confiance totale dans les structures de gouvernance actuelles, et dans les garde-fous pourtant bien malmenés des libertés civiles, qui peut se porter garant de l’avenir ? Quelle garantie avez-vous que les énormes pouvoirs acquis – et désormais irrévocables – par des gouvernements et des multinationales surpuissants ne seront pas utilisés à des fins déloyales dans l’avenir ? Aucune.

Au contraire, un minimum de recul historique permet de conclure que de telles dérives constituent la norme, et non l’exception.

Quels garde-fous ?

Face à l’échec de toute forme d’autorégulation (selon les propres termes de la Commission Fédérale du Commerce (FTC) américaine), face à la concentration toujours plus extrême de l’industrie, oligopole aux allures de duopole, et la démission des gouvernements (malgré quelques efforts en Europe), que faire ?

Confrontée à des actes de surveillance totalement illégaux sur le sol français (cartographie de tous les périphériques sans fil, écoute et enregistrement du trafic de données, etc.) par les Google Street Cars, la Cnil a condamné la société à verser une pénalité dérisoire de 100 000 € (soit environ six mois du salaire d’un chef de produit ou développeur senior chez Google).

Tout cela après que Google ait commencé par nier publiquement les faits, puis maintenu qu’il s’agissait d’une erreur de code, avant de revoir sa copie et d’admettre que le prélèvement de données était délibéré. Cela mis à part, le slogan de Google est toujours « Don’t Be Evil »...

Réseaux sociaux : le besoin d’un sursaut éthique

Alors que les instances démocratiques européennes ou françaises en sont à s'interroger sur les mesures à prendre pour protéger nos vies privées dans le cadre des réseaux sociaux, c’est aux citoyens de prendre leur destinée numérique en main et de faire leur choix.

Ce qui devrait en toute logique être un choix de société, issu d’un consensus démocratique, est désormais du ressort de l’individu, seul à même de prendre les mesures qui s’imposent pour essayer de se soustraire à l’emprise de « l’œil qui voit tout ».

Le privilège d’être « relié » par l’intermédiaire de Facebook vaut-il que l’on renonce à sa vie privée pour ce qu’Eben Moglen, professeur de droit à l’université de Columbia, décrit comme « une poignée de gadgets PHP », incitant développeurs et utilisateurs à adopter une stratégie antiFacebook ? Mais quelle attitude adopter ? Rejoindre le mouvement Europe v. Facebook et envoyer une requête à la société pour montrer que votre vie privée vous importe ? Partir chez la concurrence ?

Quelques modestes solutions :

De nouveaux réseaux sociaux, souvent bâtis en réaction au modèle de Facebook, et capitalisant sur la frustration extrême de nombreux usagers en quête d’une alternative, ont vu le jour. Leur but avoué ? Laisser l’utilisateur maître de ses données. Leurs moyens ? Pour l’instant, plutôt dérisoires.

Des projets comme Diaspora et Unthink, toujours en phase bêta, semblent prometteurs, même s’ils sont en surcapacité permanente. Unthink, en particulier, innove en proposant deux formules : une gratuite avec pub, une payante (seulement 2 $/an) sans aucune pub. Si Unthink parvient à prendre son envol, nous découvrirons peut-être si le facteur « payant », même pour une somme dérisoire, constitue – ou non – une véritable barrière d’entrée sur les réseaux sociaux.

Ning, un moteur de réseau social open source et customisable, offre également une alternative intéressante pour ceux qui souhaitent former des réseaux sociaux pour des groupes d’intérêt précis tout en gardant le contrôle sur leurs données.

Autre solution, pour les utilisateurs de Facebook (et autres) qui ne souhaitent pas être espionnés après s’être déconnectés, ou pour les non-utilisateurs qui refusent d’être « shadow-profilés », l’explorateur Firefox. Il permet d’échapper à tout cela tant par l’adoption de mesures internes que par son ouverture à de nombreux plug-ins comme Flashblock, Ghostery, etc. chargés de bloquer les trackers et autres scripts indiscrets qui pullulent sur de nombreuses pages.

Ce que vous perdrez en confort, vous le gagnerez en sécurité...

Bien que la seule alternative « crédible » à Facebook soit dans l’immédiat Google+, qui malgré sa popularité déficiente présente les mêmes zones d’ombre que la société de Mark Zuckerberg. Quoi qu’il en soit le succès et l’intérêt suscité par les offres alternatives prouvent qu’il existe un marché pour d’autres réseaux sociaux, plus respectueux de l’intimité de leurs usagers.

Manipulation et observation :

Les effets sociétaux des réseaux sociaux ont fait l’objet de nombreuses études et critiques. S’il est évident que la logique binaire des « J’aime/J’aime pas » ne constitue guère un encouragement à nourrir une pensée complexe, il ne s’agit que de la partie émergée de l’iceberg. Rien, dans l’architecture de Facebook – et a fortiori la plupart des jeux « sociaux » qu’il héberge, comme ceux de Zynga – n’est laissé au hasard.

Le principe « créatif » s’efface totalement derrière une vaste boîte à outils de techniques de conditionnement développées depuis plus d’un siècle. Les ressorts de la psychologie sociale, les mécanismes de récompense et de gratification, sont exploités ouvertement par la quasi-totalité des communicants de toutes sortes. A une ère où le neuro-advertising règne en maître, et où plus un publicitaire ne cherche à « convaincre » sa cible, mais au contraire à l’« engager », en jouant sur des ressorts viscéraux et inconscients, le réseau social est un véritable eldorado.

Ce qui n’était peut-être qu’un combat d’arrière-garde, perdu d’avance, il y a une décennie, ne mérite-t-il pas d’être réexaminé à la lueur transformatrice des réseaux sociaux ?

Mises en évidence par Pavlov chez l’animal, puis raffinées pour être appliquées à l’homme par des spécialistes de la « transformation humaine et sociale » comme Edward Bernays, B.F. Skinner ou Kurt Lewin, ces techniques ont inspiré la structure même de Facebook, façonnant sa dimension addictive par un recours savant aux mécanismes de récompense communs à la plupart des individus, encourageant la pression sociale exercée sur les « outsiders » par autant de petits signaux, de petits « gadgets PHP », qui rythment l’expérience de l’adepte de Facebook.

Mais, même si de telles considérations semblent bien accessoires et sans conséquence à la plupart des usagers, il n’en est rien. Car ces techniques ont été développées explicitement pour « apprivoiser » les masses, pour contourner les processus conscients et le sens critique afin d’agir directement sur l’inconscient, bien plus malléable, pour amener la cible à réagir non de manière rationnelle et dans son intérêt propre, mais comme le « programmeur » l’a décidé. Les réseaux sociaux fournissent ainsi un moyen d’action directe sur l’usager, mais surtout un moyen d’observation, instantané et à une échelle dantesque, de dynamiques sociales et individuelles très complexes.

Cobayes Inc. :

Autrement dit, Facebook et consorts sont également des laboratoires géants, évolutifs, opérés par des gens qui pourraient être tout sauf désintéressés. Les usagers seraient alors autant de sujets d’étude passés au microscope, permettant d’en tirer des observations toujours plus précises sur ce qui fait « tilter » un individu ou un groupe.

A la lumière de l’Histoire, il est pourtant évident que le grand public n’a absolument aucun intérêt à livrer ainsi les clés de ses habitudes, de ses pulsions, de sa pensée, aux « grands communicants » (gouvernements et corporations) qui peuvent se permettre d’exploiter ces données.

Loin d’être le « grand égalisateur » dont on chantait les louanges, loin de mettre les « puissants » au niveau, ou en contact direct avec les « petits », la double dynamique observation/influence au cœur des réseaux sociaux risque de ne faire que creuser le gouffre entre les « observés » et les « observants », magnifiant l’écart des rapports de force et fournissant aux « puissants » des outils de mesure et d’action dont ils n’auraient pas osé rêver il y a encore une décennie.

Un sursaut éthique ?

Autrement dit, le « réseau social » fortement asymétrique (usager transparent, intermédiaire opaque), loin d’être un moteur de progrès ou d’évolution sociale, perpétue et renforce des structures et des tendances socialement et économiquement paralysantes et favorise le renforcement des gros quasi-monopoles.

Même si, en tant qu’individu, vous n’accordez que peu de valeur à votre vie privée (65 cents en moyenne, selon une étude allemande), la contribution que vous apportez à cet échantillon, et les conséquences en termes d’évolution des pratiques de gouvernance et de communication pour la société tout entière, ne méritent-elles pas d’être mûrement pesées ?

EGILIA a obtenu
4.9 / 5 sur
11 avis avec Avis-vérifiés.com

EGILIA https://www.egilia.com/images/egilia-v3/home/logo-egilia.png 22 rue du General Foy, 75008 PARIS +33 800 800 900 De 295€ à 15455€